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grande marée vue de Mers les Bains. Photo Jack Guerrier
grande marée vue de Mers les Bains. Photo Jack Guerrier
Je veux rester allongé là, sur quelques décimètres carrés, sur le sol dur et froid, posé, depuis la pointe de mon pied, mon tibia, mon genou gauche reposant sur le sol, ma fesse et ma hanche, tout le côté de mon corps, une niche d’air d’où je peux respirer les miasmes et écouter ce qui reste du monde, je bouge le moins possible, je garde la position, je tente de capter des sources, des courants, les odeurs de mon corps, je joue la tragédie de la nuit solitaire, le peu de chaleur que j’exprime me sert de couverture, il ne faut pas que je m’endorme, ni que je paresse, je suis actif et immobile, non tout cela n’a rien à voir avec le yoga ou un art martial, c’est simplement le souffle qui me reste, le seul fil subtil qui me relie à mon corps, je fixe mes pensées sur le désastre, cette vie encombrée de morts et de vivants qui s’entredéchirent, ici bas peu de poètes, beaucoup de chiens errent devant les poubelles, souvent le peuple se bat pour quelques détritus, je vois loin devant moi s’étendre mon avant bras, il s’imagine peut-être qu’il reste quelque objet désirable, il fouille alentour et reprend vite sa posture, comme une aile cassée, repliée sur mon visage , près de ma bouche et de mon nez, la conque que fait ma main droite renferme mon haleine viciée, les cheminées d’usines, les pipe line, les gaz des chaudières, les rejets empoisonnés des papeteries, ici, sur la rivière où je flotte, flottent avec moi des poissons argentés et putrides, je n’ai plus que moi de patrie et d’abri, je n’ai ni faim ni soif ni l’envie de me plaindre, tout ce que je lis me dégoûte et m’ennuie, dans un moment, dans un cri ou un murmure, j’arracherai le tuyau d’où s’écoule le fleuve.

Texte (extrait) Jack Guerrier